Importance de la Serbie en géopolitique


A propos du livre du Colonel Robert McDowell.
Dans son étude "L’Histoire exécutée", le chef de la dernière mission alliée auprès de Draja Mihaïlovic révèle ce qui s'est passé dans les coulisses et pourquoi les plans visant à empêcher la pénétration de l'Armée rouge en Europe de l'Est et du Sud-Est ont échoué.


Par Miloslav SAMARDJIC

Traduction du serbe et adaptation par Geoffroy LORIN. Texte originellement publié en serbe dans  «Serbian Newspaper», bulletin de "Organization of the Serbian Chetniks of Ravna Gora" de Chicago (USA) numéro de juin-juillet 2013


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Dans son étude "L'histoire exécutée - le rôle clé des Serbes dans la Seconde Guerre mondiale" [publié uniquement dans sa traduction serbe sous le titre ”Стрељање историје – кључна улога Срба у Другом светском рату”, édition ”Поета” et ИП ”Рад”, Belgrade, 2012], le colonel américain Robert McDowell a tenté de résoudre le l’énigme du changement de politique [dans les Balkans - NdT] des Britanniques et des Américains en 1943, faisant passer leur soutien des Tchetniks aux partisans, ce qui détermina automatiquement l'issue de la guerre.


McDowell fut le dernier chef d'une mission alliée au quartier général du général Draja Mihaïlovic, du 26 août au 1er novembre 1944. En tant que professeur d'histoire des Balkans à l'Université du Michigan, il était l'officier des alliés le plus instruit sur le sujet présent sur le sol du Royaume de Yougoslavie occupé, mais aussi dans les quartiers généraux alliés compétents de Bari, d'Alger et du Caire. Il avait participé à la Première Guerre mondiale, ainsi qu’à la Guerre civile en Russie contre les bolcheviks. Il avait rédigé des études de renseignements sur les Balkans dès les années 1930, et la collecte d’informations sur cette région restera sa spécialité même après sa mobilisation.

 

Le colonel McDowell représentait le courant majoritaire non seulement parmi les officiers supérieurs américains, mais aussi britanniques, lequel estimait que l'invasion de l'Adriatique et de la mer Égée en 1943 devait limiter l'avancée de Staline vers l'ouest. Cependant, cela ne s'est pas produit en raison de la politique de Churchill et de Roosevelt, qui n'ont pas respecté les institutions de leur pays, mais se sont conduits d’après les conseils d'un cercle restreint de personnes informelles.

 

Même dans la seconde moitié de l’année 1944, McDowell et ses supérieurs pensaient que le cours des événements pouvait changer. Cela s'avéra être une utopie et McDowell, après son retour en Italie, faillit être arrêté. Il a été rapatrié d’urgence à Washington, avec l’interdiction de parler à quiconque de quoi que ce soit de sa mission. Ainsi, son livre n’a jamais été publié aux États-Unis.

 

Comme cela arrive habituellement, la tragédie qui a frappé les peuples d’Europe de l’Est et du Sud-Est en 1944 et 1945 fut le résultat d’une série de circonstances malheureuses.

Pragnani, le 6 septembre 1944, le général Mihaïlovic passe en revue un peloton de la Garde royale de la montagne. Derrière lui, le  Col. McDowell chef de la

McDowell rappelle tout d'abord que l'importance de l'Europe du Sud-Est, y compris de la Turquie, "non seulement pendant les guerres, mais aussi dans leur prévention", n'était pas comprise aux États-Unis. Avant d'être mobilisé en 1942, McDowell avait écrit plusieurs études faisant le parallèle entre la Première et la Seconde Guerre mondiale. Ses conclusions se superposaient avec celles du livre publié plus tard par le professeur britannique J. A. R. Marriott, lequel a écrit :

 

La clé de l'attaque lancée par le Kaiser en août 1914 doit être recherchée dans la péninsule balkanique, où on la trouvera... On n’a pas suffisamment bien saisi le fait que les puissances centrales, en attaquant la Serbie, ont en réalité remis en question la position de la Grande-Bretagne au Moyen-Orient et en Extrême-Orient (c’est-à-dire en Inde)… L'attaque contre la Serbie paysanne n'était pas seulement le début de la guerre mondiale, mais aussi la révélation de la cause majeure de celle-ci... La Grande Serbie bloquait non seulement la route des Habsbourg vers Salonique, mais aussi celle des Hohenzollern vers Constantinople. Les Yougoslaves se sont retrouvés tous seuls entre les puissances centrales et leurs rêves d'une Europe centrale qui s'étendrait de Hambourg à Constantinople… Un chemin de fer était en construction depuis Constantinople, au moyen duquel les marchands et les soldats allemands étaient censés voyager vers le golfe Persique... S'ils parvenaient à s’établir dans le golfe Persique... le flanc de la Grande-Bretagne aurait été percé et il n'y aurait alors plus d’obstacle majeur entre l'Allemagne et sa domination sur l'Orient. Les Allemands (en 1914) comptaient sans doute exploiter la Mésopotamie et pénétrer en Perse... et menacer de cette façon la suprématie de la Grande-Bretagne en Inde. L’anéantissement de la Serbie a ouvert la voie de Berlin jusqu’au Bosphore et aux Dardanelles... La mer Noire est littéralement presque devenue un lac allemand.

 

Entre outre, cette citation est importante parce qu'à la veille de l'anniversaire du début de la Première Guerre mondiale, une révision injustifiée de l'histoire se fait de plus en plus entendre: selon laquelle l'attentat de Sarajevo en était la cause, et pas seulement le prétexte dont se sont servis les Allemands pour leur agression, faite dans le cadre d’une "percée vers le sud-est" planifiée.

 

McDowell écrit ensuite que l’Allemagne ne disposait pas de suffisamment de ressources sur son territoire pour mener une longue guerre. Lors de la Première Guerre mondiale, elle les trouva en conquérant la Roumanie et le sud de la Russie, dans le bassin de la mer Caspienne. Le principal objectif stratégique de l'Allemagne consistait à pénétrer davantage à l'est, vers la Perse et l'Inde, et non de gagner sur le front occidental. Churchill l’avait également compris, et il a donc lancé en 1915 l’offensive britannique contre la Turquie à Gallipoli. Les Britanniques y ont subi une défaite et Kemal Atatürk témoigna en personne à McDowell qu'ils n'étaient qu'à 20 heures de la victoire, les Turcs ayant été à court de munitions. Atatürk estimait qu'avec cette victoire, non seulement la guerre se serait terminée plus rapidement, mais que la révolution bolchevique aurait également été déjouée.

 

Les Allemands s’attendaient, même durant 1918, à ce que le statu quo prévale sur le front occidental, tout en préparant la plus grande offensive menée en direction de l’Inde jusque là. Dans le Caucase, McDowell entendait la propagande des bolcheviks qui dénigrait les forces des puissances de l'Entente sur le front occidental, et en particulier les Américains fraîchement débarqués, décrits comme de mauvais combattants. Les bolcheviks recrutèrent également des collaborateurs pour le quartier général allemand à Tbilissi. Cependant, les plans allemands furent renversés par l’effondrement soudain des puissances centrales sur le front de Salonique.

 

Les Allemands avaient aussi eu la même idée stratégique pendant la Seconde Guerre mondiale, mais la tâche leur était alors plus difficile, parce que la Turquie était restée passive. Les Allemands prévoyaient de conquérir avant tout les régions méridionales de l’Union soviétique, où se trouvaient les plus grandes réserves de matières premières. Ensuite, ils voulaient attaquer l’Inde en passant par l’Iran, comme le prévoyait le plan du général du Kaiser - Hoffmann – lors de la Première Guerre mondiale. L'Afrika Korps de Rommel menait l’attaque depuis la direction opposée, vers l'Iran. Leur objectif était d'achever ces opérations au cours des années 1941 et 1942, c'est-à-dire avant l'arrivée des troupes américaines. "Il n'est pas exagéré de dire qu'il s'agit là essentiellement d'une guerre pour la production et le transport, pour la transformation des matières premières en munitions, transportées en toute sécurité, à temps et dans les plus grandes quantités possibles vers les différents fronts. La taille globale de l'armée est devenue moins importante que la capacité à surpasser l'ennemi dans la concentration de forces bien approvisionnées sur des positions sélectionnées", écrivait McDowell dans une étude alors qu'il était encore professeur à l'Université du Michigan en 1942.

En arrivant au Caire, McDowell devint membre de l'état-major du général Frank Andrews, qui accepta son idée de l'envoyer dès que possible au quartier général de Draja Mihaïlovic. Mais Andrews a été tué lorsque son avion, en route pour Washington, s’est écrasé en Islande, et il est remplacé par le général Dwight Eisenhower. L'idée d’envoyer une mission ne tomba pas à l’eau, car Andrews avait tenu au courant de tout le général Thomas Roderick, officier du renseignement militaire américain au sein du Commandement Sud-Est. Cependant, la situation avait changé, car McDowell n’était pas devenu proche d’Eisenhower, comme il l’avait été auparavant avec Andrews, et de plus Eisenhower n'a pas adopté les points de vue d'Andrews sur l'importance de l’Europe du Sud-Est.

 

Alors qu’ils sous-estimaient l'importance de l’Europe du Sud-Est, les Américains et les Britanniques surestimèrent les forces de Staline, c'est pourquoi ils acceptèrent ses exigences, à savoir qu’"ils n'ont pas compris qu'ils ne devaient pas lui céder l'Europe centrale et orientale". Plus précisément, selon McDowell, Churchill et Roosevelt n'ont pas pris en compte les deux points suivants : premièrement, "ce qui aida le plus Hitler dans son attaque de l'URSS en 1941 et 1942 fut fourni par l'appareil communiste soviétique lui-même en s’immisçant dans l’activité de l’Armée rouge", et deuxièmement, "seule l'ample aide américaine en armes, en moyens de transport et en argent, sur laquelle le président Roosevelt avait insisté, a permis à Staline, malgré les défauts et les faiblesses de son système, de survivre non seulement aux assauts furibonds d'Hitler, mais aussi aux dangereuses désertions massives, et même aux mutineries ouvertes de parties de l’Armée rouge."

 

McDowell écrit qu’en réalité deux guerres parallèles ont été menées en Union soviétique : l'une contre les Allemands et l’autre contre Staline et son gouvernement. Cette dernière fut menée par des déserteurs de l'Armée rouge, qui ont combattu aux côtés des Allemands, mais aussi par des partisans, qui combattaient à la fois contre les Allemands et contre les staliniens, et il y avait aussi de nombreux fugitifs qui se cachaient dans les forêts.

 

En raison de tout cela, la position de Staline devint critique et il fut contraint de changer de rhétorique, passant d’une rhétorique communiste à la patriotique, dans le but fondamental de conserver le pouvoir. Ce changement concerna également le Sud-Est de l’Europe, de sorte que les Soviétiques ont soutenu pendant longtemps le gouvernement yougoslave et le général Draja Mihaïlovic, ordonnant aux partisans yougoslaves de faire de même et d'oublier la révolution "pour l'instant".

 

McDowell cite la déclaration documentée de Molotov, le ministre des Affaires étrangères de Staline, à son collègue britannique Eden, lors de la conférence de Téhéran en novembre 1943: "Il vaut mieux avoir une mission alliée chez Mihaïlovic que chez Tito, car de cette façon nous obtiendrions des informations plus fiables."

 

Les Soviétiques ont demandé aux Britanniques d'envoyer leur mission militaire chez Mihaïlovic , ou une mission combinée soviéto-américano-britannique. Ils rejetaient l’envoi d’une mission auprès des partisans jusqu'en février 1944, date à laquelle ils l’ont fait sur l'insistance des Britanniques. Cette mission a confirmé que les aptitudes militaires des partisans étaient symboliques.

 

Mais les choses commençaient à mal tourner un an avant la conférence de Téhéran. "Fin 1942, lorsque la menace hitlérienne contre la Grande-Bretagne et l'Union soviétique avait dépassé son apogée - et était bien plus prononcée en 1943 et 1944 - de nombreux médias britanniques influents, y compris la BBC, ont adopté avec plus de partialité une politique de refoulement des nouvelles favorables aux patriotes en Yougoslavie, attribuant tous leurs succès contre les Allemands à Tito et à ses partisans - même ceux que les communiqués officiels britanniques attribuaient aux patriotes", écrit McDowell.

 

Il attribue le changement de politique britannique en faveur de Tito à "la panique qui s'empara du Premier ministre Churchill à l’idée que la victoire des Alliés sur Hitler permettrait d'étendre l'influence communiste russe non seulement en Europe orientale et centrale, mais aussi en Méditerranée et dans l'océan Indien."

 

Fin 1942, Churchill craignait déjà que l'Armée rouge n'occupe aussi la Yougoslavie. Une vague idée lui vint alors à l'esprit qu'il parviendrait à préserver les intérêts britanniques dans cette partie de la Méditerranée s'il aidait les communistes yougoslaves, dans l'espoir qu'ils lui renverront l’ascenseur après la guerre. L'ami de Churchill, le général Fitzroy Maclean, écrivit plus tard dans ses mémoires qu'il était convaincu que le soutien britannique à Tito "contribuerait considérablement à notre position dans les Balkans après la guerre". D'un autre côté, le Premier ministre britannique estimait qu'en cas de victoire des Tchetniks, l’Europe du Sud-Est ne pourra pas être transformée en colonie britannique, car, écrit McDowell, les patriotes voulaient "créer après la guerre une sorte de fédération ou de confédération dans le Sud-Est de l'Europe, qui serait en bons termes avec toutes les grandes puissances, refusant de servir les intérêts individuels de l’une ou l’autre d'entre elles".

 

McDowell ajoute à ce facteur l'influence de puissants cercles catholiques sur Churchill, convaincus qu'en cas de victoire de Mihaïlovic, les Serbes se vengeront des Croates pour les terribles crimes commis dans la première phase de la guerre. Tout de même, affirme McDowell, c'est l'infiltration des communistes dans l'entourage de Churchill qui a été décisive. Il ne s’agissait pas de Klugmann et de ses camarades du Special Operations Executive (SOE) (Direction des Opérations Spéciales) du quartier général du Caire, mais de gens à Londres parfaitement inconnus, et dont Churchill n’a pas publié les noms même dans ses mémoires.

 

Le colonel américain prouve de manière convaincante que Churchill, qui était également ministre de la Guerre, n'a pas respecté les positions du Foreign Office, de l'État-major Général, du Commandement des Forces Alliées en Méditerranée et d'autres institutions. Cependant, il omet de mentionner que Churchill n’a franchi le Rubicon qu’après la troisième conférence de Washington avec Roosevelt en mai 1943. Les Américains avaient alors une fois de plus rejeté son idée d’invasion de débarquement sur la côte Adriatique, ce qui signifiait que la probabilité d’une occupation soviétique de cette région était très élevée. A ce moment, Churchill panique plus encore, mais il ne s'adresse toujours pas aux institutions, et se rend de Washington directement au Caire, envoie de sa propre initiative la première mission britannique chez Tito et ordonne à Mihaïlovic de retirer toutes ses forces jusqu’à l'est de la rivière Ibar [au milieu de la Serbie actuelle – NdT].

 

En novembre 1943, Churchill revint cependant à son ancienne idée: les Alliés occidentaux vont débarquer sur la Haute Adriatique (et non sur le secteur Neretva-Boyana, tel que l’avait prévu l'État-major Général), d'où, en coopération avec les "partisans croates" (et non avec les Tchetniks, ce qui également avait été prévu par l'État-major Général) ils avanceront vers Vienne et le bassin du Danube. Dans le même temps, ils envahiront la mer Égée et pénétreront dans la mer Noire, ce qui permettrait d’atteindre trois objectifs : entraîner la Turquie dans la guerre, faire passer la Bulgarie du côté des Alliés occidentaux et couper les lignes d’approvisionnement de l’Armée rouge. Quant à l'organisation d'après-guerre de la Yougoslavie dans cette variante, les plans de Churchill n'étaient pas clairs (élections libres sous le contrôle des Alliés occidentaux ou, peut-être, le partage du pays).

 

Concernant l'Italie, Churchill demanda "de s'abstenir de toute considération de nouvelles opérations offensives", pour la raison évidente que l'invasion de l'Allemagne était le plus difficile à mener à travers les Alpes. C'est pourquoi il fallait uniquement créer une ligne défense solide à travers la "partie la plus étroite" de l'Italie.

 

En somme, continue McDowell, l’arrière-pensée de cette idée de Churchill était claire: empêcher les Soviétiques d’occuper l’Europe centrale et méridionale. Staline, qui continuer toujours de penser plus encore à la préservation de son pouvoir qu'à son expansion, accepta le plan de Churchill lors de la conférence de Téhéran, mais à la surprise des Britanniques, il est rejeté par Roosevelt. McDowell écrit:

 

... Et ce ne sont pas seulement ces participants britanniques, mais Churchill lui-même dans ses "Mémoires" mentionne sa surprise devant l'ampleur du soutien que Staline apporta au début de la conférence à sa proposition d'opérations anglo-américaines directes dans le Sud-Est de l’Europe. En effet, Staline était d'accord non seulement avec les interventions militaires alliées dans la région de la mer Égée, afin d'inciter la Turquie à entrer en guerre avec la Bulgarie ce qui devait ouvrir le Bosphore pour le ravitaillement plus efficace par les Alliés des fronts soviétiques, mais aussi avec une puissante offensive anglo-américaine terrestre et aérienne allant de la Haute Adriatique jusqu’au nord-est, en passant par le nord de la Yougoslavie, en direction du stratégiquement extrêmement important bassin du Danube.

L'opposition ultérieure de Staline à cette excellente idée stratégique dont Churchill était à l’origine... sur la base de tout ce que j’ai appris, ne peut être attribuée, aujourd'hui encore, qu'aux changements incompréhensibles de l’attitude de Roosevelt au cours de la conférence.

Roosevelt a rencontré Staline pour la première fois à Téhéran et ce dernier lui "fit une grande impression", comme l’a fait remarqué Helen Lombard dans son livre " While They Fought: Behind the Scenes in Washington, 1941-1946". Lombard poursuit: "La stratégie américaine pendant la Seconde Guerre mondiale était en substance exclusivement celle de Roosevelt. Durant la période de son étroite amitié avec Churchill, elle fut influencée par les Britanniques; après Téhéran, elle fut dirigée par les Soviétiques... À Téhéran, il est rapidement devenu évident que le tandem Roosevelt-Churchill ne fonctionnait plus de manière aussi fluide qu'auparavant."

 

Le fait qu’à Téhéran Roosevelt choisisse de séjourner à l’ambassade soviétique montrait déjà que quelque chose n’allait pas. Il passa beaucoup de temps avec Staline, et leur relation fit plus tard l'objet de nombreuses analyses, dont la conclusion était dans le fond que: le président américain était persuadé qu'il pouvait "amender" le dictateur soviétique, qu'ils étaient devenus de vrais amis, qu'il pourra le convaincre de tout ce qu'il voulait et que, sur cette base, les relations d'après-guerre avec l'Union soviétique seront idylliques.

 

Ainsi, lors de la conférence de Téhéran, Staline fut d'abord étonné par les éloges de Churchill envers les partisans yougoslaves - dont il connaissait mieux que les Britanniques la véritable valeur combative - puis par la prise de position de Roosevelt en sa faveur.

 

Le président américain rejeta l'idée de Churchill en invoquant le manque de navires.

Cependant, McDowell apprit de planificateurs britanniques et américains compétents que la même question n’avait pas été posée par Roosevelt concernant des opérations "pas trop importantes" dans le Pacifique.

"Les navires qui étaient nécessaires au débarquement en France et aux offensives dans l'Adriatique et en mer Égée auraient pu être fournis à temps, et avec le report très momentané de certaines entreprises de bien moindre importance stratégique dans le Pacifique", écrit McDowell.

 

En disant que si le plan de Churchill était adopté il n'y aurait pas assez de navires pour le Débarquement en Normandie, le président américain a réveillé chez Staline sa vieille crainte du report de l’attaque principale contre l'Allemagne. Dans le même temps, les Britanniques soupçonnaient qu’un accord secret avait été conclu entre les Soviétiques et les Américains à leur détriment. C’est ainsi que Staline obtint au final ce à quoi il n'avait même pas pensé. Comme l’entourage de Churchill et de Roosevelt en cachait les détails, dans les rangs alliés on a d’abord seulement redouté où tout cela menait. "Au cours des six premiers mois de 1944, dans différents quartiers généraux – au Caire, à Alger et à Bari – j'ai senti une inquiétude croissante parmi les professionnels britanniques et des groupes d'Américains et de Français de moindre importance, à l’idée que les Alliés ne gagnent la guerre que pour perdre la paix ensuite", écrit McDowell.

 

Porté par la vague de cet état d’esprit dans quartiers généraux alliés, McDowell soumet en juin 1944 un rapport au Commandement des Forces Alliées en Méditerranée, dans lequel il écrit entre autres:


La politique britannique actuelle en Grèce s’efforce de priver du soutien des Alliés le Front populaire de libération grec, organisé et dirigé par les communistes... La politique britannique actuelle en Yougoslavie cherche à couper tout contact allié avec le mouvement national du général Mihaïlovic ... et à aider fortement les partisans organisés et dirigés par des communistes… Cette apparente contradiction politique suscite de nombreux commentaires parmi les officiers et officiels britanniques et américains préoccupés par le problème des Balkans…

 

Le signataire de ce rapport s’est assuré que nombre d'officiers et officiels britanniques compétents au Caire, à Alger et à Bari sont complètement consternés et indignés par la politique britannique actuelle envers la Yougoslavie. En tant qu’experts chargés de collecter des données à propos de ce secteur, ils ne trouvent aucun fondement pour accepter les affirmations des dirigeants communistes partisans. Certains pensent que la seule conclusion possible est que la politique actuelle n’a rien à voir avec la conduite de la guerre, mais qu’elle vise à renforcer la position britannique dans les Balkans après celle-ci, notamment à la lumière de la future politique russe dans ce territoire.

 

Toutes ces sources estiment pourtant que les données existantes ne confirment pas les affirmations des partisans selon lesquelles ils représentent la majorité des Serbes, Croates et Slovènes, mais indiquent plutôt que les dirigeants des partisans ont l'intention d'utiliser l'équipement et les armes qu'ils attendent - en particulier les chars d’assaut et l'artillerie. – avant tout pour prendre le contrôle de la Yougoslavie après le retrait des Allemands... En fin de compte, ils sont convaincus qu'on ne peut pas compter sur l’idée que le gouvernement qui sera créé dans le cas où les partisans conquièrent la Yougoslavie soutiendra la politique britannique dans les Balkans.

 

Examinant les causes du changement de politique de Roosevelt, le colonel McDowell écrit :

L’influence aussi directe du président américain sur la politique étrangère, surtout en temps de guerre, n'existait dans aucun autre grand pays. Comme les monarques médiévaux et les cheikhs arabes du XIXe siècle, nos présidents ont pour la plupart pris leurs décisions entourés de conseillers personnels : les décisions étaient prises dans le cercle de quelques officiels de la Maison Blanche, ou d’amis à titre personnel, avec peu ou pas de mandat officiel, et encore moins de responsabilités qui pouvaient justifier leur influence souvent décisive sur la politique américaine.

 

McDowell explique par là une partie des "échecs" américains en matière de politique étrangère, "notamment dans le cas de la Yougoslavie et de l'Europe du Sud-Est". Il écrit que les accusations, entendues à demi-voix, selon lesquelles Roosevelt serait communiste ne sont pas réalistes, mais il conclut: "Il est cependant indéniable qu’il avait des liens, comme le Premier ministre Churchill, avec des gens en qui il croyait et qui pendant la guerre avaient de la sympathie pour les communistes".

 

Les Britanniques caractérisèrent le rapprochement de Roosevelt avec Staline et le fait qu’il évite délibérément la rencontre avec Churchill, comme "le début d'une phase nouvelle et très dangereuse dans la politique de guerre américaine". Les officiers supérieurs américains s’abstinrent de tout commentaire, tandis que les représentants du Département d'État "ont montré un peu plus de courage", estimant que "la nouvelle politique est à vrai dire un appel aux extrémistes au sommet de l’état soviétique pour qu’ils renoncent à la politique de modération et de coopération que Staline avait imposée depuis le début de la guerre et à laquelle il avait finalement renoncé lorsque nous avons nous-mêmes reconnu les décisions qui ont été établies plus tard à Yalta, avec des conséquences tragiques pour l'Europe centrale et orientale", écrit McDowell.

 

McDowell mentionne par ailleurs que les membres du Département d'État, non seulement sur le terrain, mais aussi à Washington, "ont presque sans exception compris le danger des changements majeurs dans la politique du président". Les documents montrent qu’ils prenaient même leurs distances avec Roosevelt. A titre d'exemple, McDowell cite un mémorandum du Département d'État daté du 15 août 1944, adressé à l'amiral Leahy, chef d'état-major de Roosevelt. "Il convient de garder à l'esprit que son contenu reflète non seulement le point de vue du Département d'Etat, mais aussi celui du gouvernement américain", rappelle McDowell. Dans ce mémorandum, il est notamment dit :

 

La politique constante de ce gouvernement était et demeurait l'envoi de l’aide militaire aux mouvements de résistance en Yougoslavie, destinée à des actions actives contre les Allemands, et non à des activités susceptibles de contribuer par des moyens militaires aux plans d'un groupe visant à assurer le contrôle politique sur d'autres mouvements également opposés aux puissances de l'Axe. Le Département d'État attache une importance particulière au fait que les activités américaines en Yougoslavie soient planifiées de manière à ce qu'il soit évident que ce gouvernement ne soutient pas les projets d'autres puissances non balkaniques comptant influencer sur le cours des événements dans le pays et qu'il ne soutienne pas une partie du peuple contre l’autre, dans le but de prendre le contrôle des occasions intérieures en Yougoslavie.

Harold Macmillan, le principal représentant du Foreign Office britannique sur le terrain, et après la guerre ministre des Affaires étrangères puis Premier ministre, considérait le changement de politique de Roosevelt comme la cause de nombreux maux. McDowell cite le livre de Macmillan "The blast of War", dans lequel il est dit:

Une percée en passant par Ljubljana et l'entrée en Autriche auraient pu changer tout le destin politique des Balkans et de l'Europe de l'Est... Mais hormis le désir de Roosevelt à l'époque de satisfaire Staline presque à tout prix, rien n'a pu réprimer la méfiance (américaine) quasi pathologiques envers la politique britannique, notamment à l'égard des Balkans... Ainsi furent semés les germes du partage de l'Europe et des discordes tragiques qui allaient dominer toute la pensée politique et stratégique de toute une génération... Toutes ces années, j'ai considéré cette décision (de Roosevelt de ne pas soutenir l'idée de Churchill mais de compter sur la bonne volonté de Staline) comme un triste tournant dans l'histoire.

 

Roosevelt ne cessa de subir des pressions même dans la seconde moitié de l’année 1944, notamment de la part du chef de l'OSS, le général William Donovan. Grâce à ces pressions, McDowell parvient finalement à se rendre au quartier général de Draja Mihaïlovic et, sur ordre du Commandement Sud-Est, cherche à rencontrer l'envoyé spécial d'Hitler pour les Balkans, Hermann Neubacher, "dans le cadre de la politique alliée officielle de l’époque de proposition aux Allemands de se rendre." McDowell exigea des Allemands qu’ils se rendent aux Tchetniks, en présence symboliquement de parachutistes anglo-américains, ce qui signifierait que l'Armée rouge ne devrait pas traverser le Danube. Il ressort clairement de l’exposé de McDowell que les Allemands avaient accepté de capituler: "Monsieur Stärker, représentant d'Hermann Neubacher, le principal représentant d'Hitler en Europe du Sud-Est, m'assurait déjà qu'une telle intervention symbolique des alliés anglo-américains serait un signal pour la reddition à nous de toutes les troupes allemandes en Yougoslavie, à la seule condition qu'elles ne soient pas livrées aux Soviétiques... Mais malheureusement, le Premier ministre Churchill insistait alors pour que je sois rappelé de Yougoslavie et que je retourne, avec l’interdiction de prise de parole en public, à Washington, où le président Roosevelt a une fois de plus succombé à son influence", écrit McDowell.

 

En d’autres termes, au moment où les généraux et les hommes politiques américains avaient enfin convaincu Roosevelt de faire quelque chose pour sauver le Royaume de Yougoslavie, Churchill a alors continué comme avant.

 

Juste à ce moment-là, le plus haut officier du renseignement américain en Méditerranée et le principal soutien de McDowell sur le terrain, le général Thomas Roderick, est décédé subitement. C’est aussi pendant le séjour de McDowell chez Draja Mihaïlovic que le principal homme politique américain sur le terrain qui le soutenait, le responsable du Département d'État pour le secteur - Robert Murphy - a été soudainement muté en France.

 

Même quand il est revenu à Bari le 1er novembre 1944, McDowell n’avait pas perdu espoir, car les officiers supérieurs britanniques qu'il rencontra étaient intéressés par la proposition du général Draja Mihaïlovic, à savoir que les Alliés occidentaux prennent en main les parties centrales et occidentales de la Yougoslavie. Ils étaient également d'accord avec sa proposition de le [McDowell – NdT] faire revenir en Yougoslavie avec une mission britannique. Et alors il reçut l’ordre de rentrer précipitamment à Washington et de garder le silence sur tout – et ce fut définitivement la fin.

 

Analysant les actions du président Wilson pendant la Première Guerre mondiale, sous l'influence décisive duquel au lieu de respecter le Traité de Londres a été créé le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, McDowell conclut :

"S'appuyant principalement sur les conseils de quelques personnes privées aux Etats-Unis, il (Wilson) a insisté sur la création d'un nouvel État national de Yougoslavie - qui mettait l'accent sur les rivalités nationales - non seulement à l'intérieur de ses frontières, mais dans toute l'Europe du Sud-Est.

 

En effet, au lieu d'apporter la stabilité politique et la paix à l'Europe dans son ensemble, la politique du président Wilson – d’une façon générale, malgré tout son idéalisme - a semé les graines de la Seconde Guerre mondiale."

 

En d’autres termes, si la Yougoslavie n’avait pas été créée, il n’y aurait pas eu de Seconde Guerre mondiale, car avec la création de la Yougoslavie, l’Italie a été exclue de la coalition des Alliés occidentaux et poussée dans une alliance avec Hitler.

 

L'impression de McDowell est que Wilson et Roosevelt étaient des individus bien intentionnés mais extrêmement naïfs. Cependant, les conclusions de l'historien américain Antony Sutton semblent plus réalistes: ils ont en réalité agi sous l'influence du grand capital de Wall Street, qui voit précisément dans le déclenchement des guerres la meilleure opportunité pour faire des affaires.

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