Retour à Collection d'articles

LA TRAGÉDIE DE KRAGOUILLÉVATZ D’OCTOBRE 1944

Jiva KOVANOVIC (à gauche sur la photo), âgé de 15 ans, meilleur élève du Lycée de Kragouillévatz. Photo prise avec ses camarades dans le centre-ville, près de La Croix, peu avant d'aller à son

À l'automne de cette année 1944, Jiva Kovanovic originaire de Batotchina avait quinze ans. Il était beau, majestueux, plein d'esprit. Excellent élève, encore meilleur des camarades, le chou-chou de sa classe. Quiconque le voyait devant le lycée de Kragouillévatz devait penser : "C'est un vrai gars de la Choumadia". Par une sorte d’instinct – ou pour quelle autre raison encore ? - il semblait vouloir le mettre en avant. Il émettait en toute liberté des critiques du régime communiste nouvellement établi.



Par Miloslav SAMARDJIC

Traduction du serbe et adaptation Geoffroy LORIN


Note importante: les liens vers des pages extérieures à www.pogledi.fr sont insérés à titre indicatif, afin que le lecteur francophone puisse disposer d’un minimum d’informations à propos d’un personnage, évènement et/ou toponyme géographique peu connus hors des Balkans, et ne saurait constituer une adhésion au contenu des-dites pages, en particulier des pages du site Wikipedia qui sur le sujet des Balkans, son Histoire, sa géographie et son actualité, sont notoirement biaisées idéologiquement et par conséquent omettent sciemment les faits.


QUI TUAIENT-ILS ?


Plusieurs mauvais élèves dénonçaient sans cesse Jiva Kovanovic auprès du directeur et lors des conseils de classe. Ils étaient membres du SKOJ (acronyme de ’’Union de la jeunesse communiste de Yougoslavie’’). Jiva ne les regardait pourtant qu'avec mépris. Qui étaient-ils pour le dénoncer lui... Un jour, comme si ce n’était pas grand chose, Jiva annonce à ses camarades qu'on avait déposé une inculpation judiciaire. Il a paraphrasé sur le ton de l’humour l’acte d'accusation : qu’il aurait par téléphone annoncé aux Allemands à Kragouillévatz vers la fin de la guerre que les Russes approchaient de Lapovo.


Lui, Jiva Kovanovic, un traître ?!?


"Qui avait besoin d’informer les Allemands où se trouvaient les Russes, alors qu'ils se battent contre eux quotidiennement depuis qu'ils avaient traversé le Danube", disait Jiva, convaincu qu'il prouverait facilement son évidente innocence.


D'autant plus qu'ils ne l'avaient même pas arrêté, mais l'avaient laissé aller à l'école tous les jours, comme jusque là.


"Demain, je vais voir ce que veulent ces lèche-bottes", disait-il à ses camarades lorsqu'il eut connaissance du jour du procès. Et l'après-midi du jour en question, il vint à l'école après le procès, ne doutant pas du succès de sa défense.

Ses camarades se sont quand même rendus au tribunal le jour de l’énoncé du verdict. L'un de ses camarades, Miodrag Beliakovic, qui deviendra plus tard un célèbre émigrant, décrit ce qui se passa ensuite :


"Et puis tout a commencé à se dérouler comme dans un mauvais rêve. Lorsque Jiva s'est présenté au Tribunal pour entendre le verdict, il l’ont placé avec ceux qui, sous haute surveillance, avaient été amenés depuis la prison puis alignés dans le même ordre dans lequel ils étaient jugés. Lui était vers l’extremité. Et tandis que la foule des membres du SKOJ scandait, de façon déjà éprouvée: "À mort ! A mort !", Vukaïlo Vukaïlovic, qui présidait là également, appela les accusés à se lever et se mit à lire les verdicts. Essentiellement des condamnations à mort. Seules quelques peines de prison étaient prononcées. Quand ce fut le tour de Jiva, il s’est levé et a entendu : "Condamné à mort". "Vive le tribunal populaire !"criaient les membres du SKOJ, tandis qu’un garde s'approchait de lui et le ligotait. Son pourvoi en grâce fut rejeté et Jiva a été fusillé quelques jours plus tard".

(M. Beliakovic, "Sous les nuages de la Serbie", pp. 180-181)


Jiva KOVANOVIC (à gauche sur la photo avec ses camarades) peu avant son

Les communistes avaient chargé la 6e brigade de Bosnie de la 17e Division de choc afin de renforcer leur pouvoir dans le centre de la Choumadia. Cette unité, en raison des effectifs qui la composaient, était connue sous le nom de ‘’Brigade musulmane’’ et était commandée par le Croate Savo Trikic (selon certaines sources, Trikic était un Serbe croatisé). Les communistes présumaient que les musulmans, dont la plupart avaient auparavant appartenu aux Oustachis ou à la 13e division SS Handschar, participeront avec beaucoup d’enthousiasme aux sanglantes besognes en Choumadia. Quand même, pour plus de précaution, à ces anciens Oustachis et SS, ils ont adjoint 93 Albanais qui précédemment étaient dans la 13e division SS Handschar (les deux tiers de cette unité nazie étaient des musulmans de Bosnie et d’Herzégovine et le tiers restant étaient des Albanais du Kosovo-Métochie). Déjà après le déclenchement du soulèvement à l’été 1941, les Allemands avaient menacé Milan Nedic qu’ils allaient amener des Oustachis croates et musulmans en Serbie occupée. C’était la menace la plus terrible qu’ils pouvaient proférer, mais ils ne l’ont pas mise à exécution. Trois ans plus tard, les Oustachis furent lâchés par les communistes sur Serbie enferrée dans de nouvelles chaînes d’esclave.


Ces musulmans et Albanais ravagèrent la Choumadia pendant deux mois, d'octobre à décembre 1944. C'est à ce moment-là que périrent le plus grand nombre de victimes de la "terreur rouge" : à la Kapislana, sur la colline Métino Brdo, dans les villages... Les jeunes gens qu’ils n’avaient pas tués sur place, ils les ont mobilisés de force dans leur unité pour les tuer de manière indirecte - en les forçant à se jeter sur les bouches des canons des mitrailleuses allemandes. À son arrivée en Choumadia, la 6e brigade musulmane comptait 500 soldats – musulmans et Albanais. Pour entrer dans sa composition 2 500 mineurs y furent mobilisés. Un mois plus tard, après l’affrontement avec les Allemands près de Bièlina, la brigade est dissoute en raison de pertes excessives. Presque tous les jeunes Serbes avaient été tués ou blessés, et pas un seul Albanais n'a été tué...

(S. Cirovic : ‘’Sur la piste des crimes’’ p 291)


Derrière le premier échelon albanais et musulman, la Choumadia était sillonnée par les communistes locaux, soigneusement sélectionnés dans les bas-fonds de la société. Blaja Bojic, le fils de André - le prêtre de Badniévatz- que les Allemands avaient exécuté le 21 octobre 1941 à Choumaritsé en tant que premier sympathisant du général Mihaïlovic en Choumadia, a eu l'occasion de faire la connaissance de certains d'entre eux quand il a été jeté dans la prison de l’OZNA (acronyme pour ‘’Département pour la Protection du Peuple’’ - la police politique secrète des communistes - NdT) à Kragouillévatz. En tant qu’étudiant, Bojic était pendant la guerre une estafette chez les Tchetniks de la Choumadia et il est devenu plus tard aux États-Unis l'un des émigrés politiques les plus en vue. À l'été 1945, son geôlier à l’OZNA était Stanko Matiachévic. Voici le témoignage de Blaja Bojic :


"Stanko Matiachévic est originaire du village de Stragari. Avant la guerre, il était apprenti boulanger à Kragouillévatz, dans une boulangerie située non loin du café "Paligoric", sur la route du "moulin des Boyadjic". Tôt le matin, avec un large panier sur le dos, il livrait le pain dans certaines rues. J'étais alors étudiant au lycée et je me souviens très bien qu'il livrait du pain dans la rue Gouchicéva, où j'habitais moi aussi chez ma tante, au numéro 3. Même à cette époque, il montrait sa cruauté envers nous, les plus jeunes – les garçons. Sans la moindre raison, passant à côté de nous, il lui arrivait de nous gifler soudainement et nous faire un croche-pied pour que nous trébuchions et tombions, insultant notre mère, notre sœur, etc.


Élevé dans la rue, éduqué comme un voyou, il n'est pas du tout surprenant qu'en août 1941 il ait rejoint les partisans, et dans cette armée la plupart étaient du même genre. Je me souviens aussi de Tomas originaire de Marchic (dans la localité de Metchkovatz), qui était un voleur sur les étals des marchés et qui, en 1941, a rejoint "Tanda", un criminel notoire qui, à l’arrivée de l'occupation [allemande – NdT], avait été libéré par les Allemands de sa prison de Pojarévatz. Tanda et Tomas devinrent partisans. De cette façon, ces apprentis et ces criminels de Kragouillévatz sont devenus les premiers combattants du détachement des Partisans de Kragouillévatz. Avec eux se trouvait aussi Tsoïa, aui était un capitaine, et qui se trouvait également en prison à Pojarévatz pour des crimes qu’il avait commis. Tous les trois avaient été geôliers de l’OZNA de Kragouillévatz et de véritables assassins de leurs voisins et de toute la Choumadia. Pour pouvoir pleinement réaliser du genre de criminel endurci qu’il était, prenons connaissance du fait qu'il avait une sœur à Kragouillévatz, qui, pendant la guerre, sortait avec un officier de la garde municipale de Nedic, officier dont le nom de famille était Yarakovic. Yarakovic avait quitté sa sœur et lorsque les partisans sont arrivés en 1944, il fut parmi les premiers à avoir été exécutés sur ordre de Matiachévic".

(Témoignage au magazine "Pogledi", numéro 218, 1er septembre 1998)


Aleksandar Manoïlovic "Tanda" n'était pas un criminel solitaire. En fait, tout son groupe était notoire, connu sous le nom du "gang de Tanda". Le 25 août 1941, la totalité de sa bande a rejoint la 3e compagnie du détachement de partisans de Kragouillévatz. Cinq des dix criminels les plus endurcis de Kragouillévatz et des environs faisaient déjà partie de ce détachement (sur les cinq restants, trois furent liquidés par les Allemands dans la prison de Nich en 1941 et deux par les Tchetniks le 26 juin 1942). Le principal parmi eux était Aleksandar Jivaliévic Tsoïa, connu chez les communistes sous le nom de "Tsoïa le premier combattant". À l’automne 1944, il devient directeur de la prison de la Kapislana et accédera après la guerre à des postes importants dans la hiérarchie du parti et de l’État yougoslave. Il s'était évadé de prison en avril 1941 alors qu’il purgeait une peine pour le braquage de magasins à Kraliévo. Les frères Lioubez et Voyimir Andric du village de Boratch avaient été emprisonnés à Pojarévatz pour jeux clandestins, tandis que Lioubomir Todorovic et Aleksandar Kersmanovic du village de Dragouchitsé étaient en prison pour vol.

(S. Cirovic, "Grouja chez les Tchetniks", pp. 109-110)


Des cas de ce genre étaient très nombreux dans toute la Serbie.


Le bandit le plus célèbre de la Réssava, Draja Gligoriévic, attendait son exécution dans la prison du district de Yagodina en avril 1941. Après l’effondrement de l’État, il intégra les rangs des partisans, d'abord dans le détachement de Paracine, puis ensuite, après que les villageois de la région de Paracine l’avaient dispersé, dans celui des environs de Nich. Les Allemands l’ont capturé et fusillé à Boubagne dans la périphérie de la ville de Nich, à la fin de la même année (
d’après les déclarations de Miodrag Pechic faites à l'auteur. Pechic était un publiciste de la Réssava - NdA).


Marko Mladenovic, un Partisan qui avait fait défection pour rejoindre les Tchetniks, parle dans ses mémoires d’un certain Petko, un repris de justice des environs de Prokouplié. Jusqu'à la guerre d'avril 1941, Petko était en prison pour le meurtre de deux frères, puis il s'est évadé et a rejoint le groupe des partisans locaux (M. Mladenovic, "Fausses idoles et idéaux trompeurs", p 81).


Fin juillet 1941, d’après les mémoires du lieutenant Dragan Sotirovic, chef d'état-major des détachements tchetniks de la Choumadia, les communistes avaient rassemblé un certain nombre de prisonniers libérés par les Allemands ou évadés de la partie centrale de la Choumadia. Parmi eux se trouvait Milosav Jivanovic Tcharouga, un bandit de sinistre réputation, originaire du mont Kosmaï (D. Sotirovic et B. Yovanovic, "La Serbie et la Ravna Gora", p 422).


En réalité, après la dissolution des prisons dans toute la Serbie au cours de la guerre d'avril 1941, lors du soulèvement contre les occupants, les rôles se sont de fait répartis quelques mois plus tard de la façon suivante: les prisonniers évadés ont rejoint les communistes, tandis que les gardiens de prison et les gendarmes rejoignaient les Tchetniks de Draja Mihaïlovic. Le nombre de criminels avérés ayant intégré les communistes était si élevé que même les Allemand avaient observé le phénomène. Le chef d'état-major du commandement militaire allemand d’occupation pour la Serbie informe ses supérieurs le 1er novembre 1941 que les détachements communistes sont "en grande partie constitués de racailles de village et de taulards", tandis que les Tchetniks du colonel Draja Mihaïlovic, contrairement à eux, "trouvent toujours le soutien" dans le population (Ivan Avakoumovic, "Mihaïlovic d’après les documents allemands", p. 25). On peut aussi trouver trace de la présence de repris de justice chez les partisans dans les écrits d’auteurs communistes. Ainsi, dans son livre "La République d'Oujitsé", Ventseslav Glichic écrit :


"Dans certains détachements Partisans, il y avait des groupes de criminels. Ainsi, par exemple, la bande de Tcharouga sur le mont Kosmaï et celle de Tanda à Kragouillévatz. Puisqu’ils ne respectaient pas la discipline établie par les partisans et qu’ils étaient particulièrement enclins au pillage, les états-majors de ces détachements ont décidé de liquider les groupes évoqués. Mais les tendances à l’anarchie n'étaient pas seulement manifestées par les criminels, mais aussi par un groupe d’ouvriers du NOP (acronyme de ‘Mouvement de libération populaire’’ – NdT) de la Morava, mais il s'agissait de phénomènes sporadiques.

(V. Glichic, "La République d'Oujitsé", p. 78)


Les communistes ont effectivement liquidé un certain nombre de criminels dans leurs rangs, et d'anciens inter brigadistes de la Guerre d’Espagne, parce qu'ils s’agissaient de dangereux aventuriers, à cause desquels même les chefs de leur parti n’avaient pas le sommeil tranquille. Cependant, ces liquidations étaient sporadiques, dans le but d’effrayer d'éventuels concurrents dans la domination absolue au sein du Parti communiste. Une fois que toute cette dangereuse compagnie, formée aux méthodes de tortures stalinienne, et parsemée d’anciens criminels, s’est emparéе du pouvoir, une tragédie d’énorme ampleur était inévitable.


POURQUOI TUAIENT-ILS ?


Comme le communisme est par définition du droit romain  du banditisme– la saisie de biens par l'usage de la force – le motif des massacres perpétrés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale est évident.


Ce motif s'est manifesté de deux manières.


D’un côté, des gens étaient tués et embastillés afin de leur prendre directement leurs biens. À Kragouillévatz, et surtout dans le centre-ville, il n’y a pas une seule belle maison, ou de local professionnel, où l’on puisse trouver ses propriétaires originels ou leurs descendants. Toutes les familles riches se sont fait confisquer tous leurs biens : depuis les plus grandes usines, comme les moulins des Boïadjic et l'usine agroalimentaire des Stefanovic, jusqu'aux plus petites boutiques familiales concentrées dans la rue principale. La propriété était appelée "publique", et les revenus étaient en réalité gagnés par les communistes qui la géraient, tandis que le pouvoir d'achat des ouvriers diminuait continuellement. Notre ouvrier, comparé à l’ouvrier de n’importe quel pays européen où les communistes n’avaient pas pris le pouvoir, était mieux loti avant que après la Seconde Guerre mondiale. Six décennies plus tard, le patrimoine pillé n’avait pas été restitué aux propriétaires légitimes ni à leurs héritiers. Sans pouvoir économique, ces derniers sont les grands absents du haut de l’échelle sociale et leur absence dans le monde politique est particulièrement visible. De même, le monopole des descendants des communistes en politique et plus largement dans la gestion de la société est particulièrement visible, la plus grande partie de la richesse nationale ayant échu entre leurs mains.


De l'autre côté, les communistes tuaient leurs potentiels ennemis, afin d’assurer sur le long terme leur pouvoir et la protection du butin de leurs pillages. C'est pour cette raison que le lycéen Jiva Kovanovic a été tué. En tant que meilleur élève du lycée de Kragouillévatz, il pouvait devenir à l'avenir un tribun éloquent du peuple, et cela était clairement visible. Avec sa liquidation, les communistes n’ont pas seulement écarté un seul ennemi potentiel, mais des milliers d’autres. Le meurtre d’un enfant, qui est le plus grand crime que l’on puisse imaginer, a profondément semé la terreur au fond de chacun sur de nombreuses générations.



LES LISTES DES EXÉCUTÉS

 

Grozdana Milovanovic, née Peyinovic, avait aussi 15 ans cet automne 1944. Elle vivait chez ses parents dans leur maison de la rue Tsétinska, en surplomb de la ‘Nouvelle église’ de Kragouillévatz. Sa mère lui interdisait de sortir de la maison, car depuis l'arrivée des communistes le 21 octobre, s'était répandu dans la ville un sentiment d’épouvante, provoqué par les torture et meurtres de masse d’habitants. Grozdana parvenait quand même à sortir discrètement chaque matin de sa maison pour aller lire la nouvelle liste des personnes fusillées, que les communistes collaient sur le mur de la Banque nationale, en contrebas de l'église à gauche de la porte. Elle passait désespérément en revue les noms de ceux qui avaient été tuées cette nuit-là. Elle cherchait le nom de son frère Gvozdène Peyinovic, qui était un Tchetnik de la 3e brigade de Kragouillévatz du 2e corps de la Choumadia. Le nom de son frère ne s'y trouvait pas. Il était parti avec son unité avant l'arrivée de l'Armée rouge et on n'a plus jamais entendu parler de lui. Grozdana raconte que chaque matin ils collaient une nouvelle liste et que le nombre de personnes tuées était toujours à deux chiffres. Un matin, elle lut le nom de Radmila Chpiliévic de Loujnitsa, récemment diplômée de l’école d'institutrice. Radmila était la petite amie de Gvozdène. Elle se souvient qu'à côté du nom de Radmila se trouvait aussi celui d'une autre jeune fille de Loujnitsa, qui faisait partie de la famille Dobrivoïévic.


Parmi ceux qui sont sortis vivants des prisons, Grozdana se rappelle seulement de Stanoïé originaire d’un village près de Batotchina. Il leur racontait qu'ils l’avaient torturé de la façon suivante : en l'attachant sous un robinet et en laissant l'eau tomber goutte à goutte sur sa tête. Ils exigeaient de lui qu’il reconnaisse avoir collaboré avec les Tchetniks. Par ailleurs, les listes des personnes exécutées ne mentionnaient aucun motif pour les condamnations à mort.


Grozdana ne se souvient pas pendant combien de temps les communistes ont collé ces listes. Pas plus que les autres interlocuteurs n'ont pu déterminer avec précision le temps qu’a duré ce rituel, et ils voyaient des listes aussi devant l’immeuble du Tribunal, sur le panneau d'affichage situé à la lisière du parc, en direction de la rue Nikola Pachic.


D'après la situation dans d'autres lieux, on peut dire avec confiance que les communistes tuaient ainsi même à Kragouillévatz jusqu'au 1er janvier 1945.



L’ANCIENNE PRISON


À seulement deux cents pas du centre-ville, derrière le Tribunal, à cette époque se trouvait encore le bâtiment de l’ancienne prison, qui fut ensuite démoli pour construire à sa place un centre commercial. Au début il s’agissait de la seule prison des communistes, mais seulement pendant une courte période, car elle a été très vite remplie et les nouveaux captifs étaient envoyés dans les grandes pièces et les sous-sols de la Kapislana, où les Allemands détenaient auparavant leurs otages pour leurs sanglantes représailles.


Comme l'ancienne prison a été installée l'administration de l’OZNA, celle-ci n'était pas utilisée pour les exécutions, mais pour les "interrogatoires", et les victimes étaient ensuite emmenées sur le lieu de leur exécution à l'Institut de technique militaire. Cependant, tous n'avaient pas survécu à "l'interrogatoire" inhumain dans l'ancienne prison, comme Sveta Maksimovic, professeur au lycée de Kragouillévatz, qui y a péri en mai 1945. Son élève Blaja Bojic n’a appris le sort du professeur Maksimovic que lorsque lui-même s’est retrouvé détenu dans l'ancienne prison. Voici son témoignage :


"Sveta Maksimovic, un enseignant en Histoire d’une intelligence hors norme au Deuxième lycée pour garçons a été arrêté ces jours-là. La nouvelle s’est répandue sous peu dans toute la ville, à une vitesse effrénée, que notre bien-aimé professeur Sveta avait été défenestré du deuxième étage et qu'on l’avait laissé gisant mort sur les pavés...

J'ai immédiatement couru vers le café "Paligoric" avec mes camarades de classe Dutsa Tchomic, Goujvic de Topola, Totsa Mitrovic (dont le père a plus tard été condamné à mort et exécuté à la Kapislana). Sveta Vasiliévic, de la rue du Tsar Lazare, était avec nous. Lorsque nous sommes arrivés devant le bâtiment de l’OZNA, le corps de notre cher et bien-aimé professeur n’était pas là, mais il y avait une mare de sang coagulé, et nous regardions, simplement pétrifiés d'horreur. Notre professeur avait certainement été emmené le soir-même dans l’institut de la Kapislana, et là, sans cierge ni oraison, a été enterré parmi les milliers d’hommes et de femmes serbes innocents atrocement assassinés dans des "purges" à la stalinienne, pour la simple raison qu'ils n'aimaient pas le communisme... Nous aimions le professeur Sveta, non seulement parce que c’était un excellent enseignant, mais aussi un pédagogue qui nous apportait d'excellents conseils pour l'avenir, sur la manière de nous comporter et de vivre lorsque nous deviendrons des gens mûrs. Avant et même pendant la guerre, il était d’usage de se découvrir en guise de salut devant chaque professeur, homme ou femme, que nous rencontrions dans la rue, et ils hochaient la tête en réponse, ou passaient simplement devant nous. Notre professeur bien-aimé rendait toujours le salut et ne rapportait jamais à sa hiérarchie l’élève qui passait rapidement sans dire bonjour. Pour préciser, un rapport avait pour conséquence une mauvaise note de conduite.


À peine trois mois après ce terrible événement et la mort de Sveta Maksimovic, j'ai été arrêté le 7 août 1945 et emmené à Ratcha, de sorte que le même jour j'ai été amené sous escorte à l’OZNA de Kragouillévatz. A la tombée de la nuit, les gardes m'ont livré, au premier étage, au directeur de la prison de l’OZNA, prénommé Ilia, et à son assistant dit "le ténébreux", qui était d'ailleurs le principal bourreau de ceux qui devaient être exécutés. Ils m'ont conduit dans la dernière cellule, la numéro 12, d’où j'ai été emmené le lendemain pour un interrogatoire, et ce dans ce maudit bureau de la "quatrième" fenêtre (d’où le professeur Maksimovic avait été défenestré - NdA). J’ai pu toute de suite le remarquer, d’après la configuration des immeubles d’en face, que je connaissais sur le bout des doigts, étant donné que j'habitais dans les environs immédiats. J'étais assis sur une chaise, à ma droite se trouvait une dactylographe, et de l'autre côté de la table, contre le mur, un enquêteur qui annonça :


"Je suis le capitaine Stanko Matiachévic".


Il m'expliqua en quelques mots, en vertu de quel article et de quelle loi j'avais été arrêté, comme ennemi du peuple et traître à la "Fé-Né-Ré-Jé" (comme nous, les prisonniers, appelions l'Etat de la FNRJ [acronyme de ‘’République Fédérative Populaire de Yougoslavie’’ - NdT]).  Là, il m'a traité de bandit, de boucher et autres noms insultants, me menaçant de devoir répondre à chaque question par des aveux, autrement j’allais vivre le pire qui soit et que je me souviendrais du jour où j'ai mordu le sein de ma mère. Je me taisais comme une carpe et répondais aux questions d’une façon qui m’était faorable. Stanko se levait de sa chaise et, tout en marchant, dictait le rapport de l’interrogatoire. À un moment donné, comme je ne répondais pas comme il le souhaitait, il s’est posté dans mon dos et sans que je m’y attendes m’a subitement, de toutes ses forces, giflé la joue et l’oreille, de sorte que j’ai atterri de la chaise au sol, puis il m'a frappé et piétiné avec ses bottes jusqu'à ce que je m'évanouisse. Quand je suis revenu à moi, j'étais dans la cellule, je suppose qu'ils m'y ont traîné ou emmené...


Mes jambes étaient couvertes de sang, de même que mon visage et un coude, celui sur lequel j’étais tombé de la chaise. À un moment de l'après-midi, quand ils faisaient sortir les prisonniers de leurs cellules, individuellement, pour qu’ils puisent de l'eau dans la cour et vident leurs baquets, par le judas, ce trou dans la porte par où les prisonniers étaient surveillés, j’entends à un moment une voix :


"Bojic, Bojic, viens à la porte !"


J’étais allongé dans un coin sur mon manteau, battu comme un chien, et me suis traîné avec beaucoup de difficultés jusqu'à la porte.

L'inconnu m'a dit :


"Prends garde à répondre à l'interrogatoire de la même manière que tu as répondu la première fois. Les réponses doivent toujours être les mêmes, car ils vont t’emmener à l'interrogatoire pendant des jours et même des nuits."


Je lui demandai qui il était et la réponse fut :


"Jika Pavlovic".


Je lui dit de s'éloigner de la porte afin que je puisse le reconnaitre par le judas. Je vis qu'il s'agissait bien de Jika Pavlovic, le commandant de la brigade estudiantine du 1er corps [tchetnik – NdT] de Choumadia, capturé en Bosnie. Jika a plus tard été condamné à mort et fusillé.


Il m’a demandé qui était mon interrogateur et quand je lui ai répondu, il a soupiré. "Eh mon pauvre Bojic, tu es tombé entre les mains du pire des tortionnaires. C’est aussi mon interrogateur, je sais qu'il me condamnera à mort, alors que je n'ai tué ni maltraité personne".


Il a ensuite poursuivi son récit :


"Ce Stanko a de ses propres mains tué beaucoup de monde, sans procès, et beaucoup ont même été condamnés à mort sur sa recommandation. C’est lui qui a poussé le professeur Sveta Maksimovic par la fenêtre. Sveta Maksimovic ne pouvait pas imaginer, en tant que personne cultivée et civilisée, que quelqu'un le battrait comme un animal, et alors qu’il a couru vers la fenêtre en criant "Oh gens, oh gens, on est en train de me tuer " - Stanko Matiachevic l'a attrapé par les pieds, l'a soulevé et l’a jeté dans le vide".

(Témoignage publié dans le magazine en langue serbe "Pogledi", numéro 218, du 1er septembre 1998)

Svetislav MAKSIMOVIC, professeur de littérature, poète, auteur du livre ‘’Comment ils nous tuaient’’ à propos des exécutions dans les représailles nazies à Kragouillévatz d’octobre 1941 dont il avait survécu. Défenestré par les communistes en 1945 pour avoir déclaré lors de l’oraison funèbre d’un de ses élèves mort sur le front de Syrmie que ‘’ce n’est pas bien d’envoyer des enfants dans la guerre’’
Centre-ville de Kragouillévatz vers 2010. L'immeuble à gauche est un grand magasin, à droite c'est le bâtiment du tribunal. A la place de ce grand magasin se trouvait l'ancienne prison, et le professeur MAKSIMOVIC est tombé à l'endroit où maintenant se trouve l'arrêt de bus au centre de la photo.
Carte d'identité de Svetislav MAKSIMOVIC

Un témoignage sur un autre captif de l'ancienne prison nous est livré par Grozdana Milovanovic: "Zora Radaliatz, l’institutrice du village de Majnic, venait souvent dans notre maison. Pendant la guerre, elle a coopéré avec les Tchetniks et les communistes l'ont immédiatement arrêtée [à leur prise du pouvoir – NdT]. Ils l'ont gardée dans l'ancienne prison, qui se trouvait derrière le Tribunal. Elle avait un enfant en bas âge qu’ils autorisaient à rendre visite à sa mère. Un matin, l'enfant est revenu de la prison avec la montre, l’oreiller et le gobelet émaillé de sa mère. Il était encore humide des larmes de sa mère. Notre grand-mère nous avait dit qu’on allait sûrement fusiller Zora, dès lors qu'elle avait donné ces choses-là à son enfant et qu'elle avait autant pleuré. Et en effet, le lendemain, j'ai également lu le nom de Zora sur la liste", raconte Grozdana Milovanovic.


Miodrag Beliakovic venait chaque matin devant la prison depuis que les communistes avaient arrêté son oncle. Exactement à l'endroit même où se trouvait alors l'entrée de la prison, aujourd'hui c’est l'un des arrêts de bus les plus fréquentés de la ville, au début de la rue Nikola Pachic. Les voyageurs insouciants ne soupçonnent même pas combien de larmes cet endroit a pu voir :


"Les files des familles qui attendaient devant étaient longues et les scènes terribles. Quand venait son tour et qu’on disait le nom du prisonnier au gardien, celui-ci regardait la liste et, s'il le trouvait, il prenait ce qu'on lui avait apporté. Si, en revanche, le nom demandé ne figurait pas sur la liste, une réponse confuse leur parvenait quant à l'endroit où pourrait se trouver le prisonnier. Le plus souvent, ils affirmaient qu'il avait été transféré dans une autre prison ou envoyé dans une mine pour y être soumis aux travaux forcés. Avec une explication de ce genre, il était clair pour tout le monde que celui-ci n’était plus en vie. Alors les femmes gémissaient, s'arrachaient les cheveux et s'évanouissaient devant des pères de famille rendus fous. Les autres les consolaient et priaient Dieu intérieurement pour que le même sort ne leur arrive pas. Les miliciens, aussi, les calmaient et les éloignaient de la prison. Certains vêtements, qui étaient rendus pour être lavés, étaient tâchés de sang, probablement à cause des blessures infligées aux prisonniers soumis aux bastonnades, mais leurs proches étaient heureux, car c'était le signe qu'ils étaient en vie, tout comme mon oncle...

Un jour, alors que j'étais à l'école, en classe, on m'a demandé de sortir et de rentrer immédiatement chez moi. Ma mère attendait au portail et, en m'emmenant directement à l'hôpital général, elle m'a dit en chemin que mon oncle avait tenté de se suicider et qu'il se trouvait dans l'enceinte pénitentiaire de l'hôpital. Bien qu'ils ne nous aient pas laissé le voir, nous avons appris que, victime d’une crise de nerfs, il s'était cogné la tête contre le mur et s'était effondré. "Il ne pouvait pas supporter qu'on emmène tous les jours des gens se faire exécuter", témoigne Beliakovic.


En réalité, personne à Kragouillévatz n’avait le sommeil paisible à cette époque...


"Nous entendions pendant des mois le crépitement des mitrailleuses presque tous les matins, très tôt, entre deux et quatre heures. Je m’y étais même habitué et, à ces heures-là, je me réveillais automatiquement, avec une sensation affreuse. Je priais Dieu de ne pas entendre les tirs ce matin-là et j’étais bien soulagé quand certains jours se passaient sans eux. Il est terrifiant de savoir que pendant que les mitrailleuses crépitent, la vie de certaines personnes s'éteignent - les mères perdent leurs enfants, les enfants perdent leurs parents et les femmes perdent leur mari…

Les exécutions avaient un effet dévastateur même sur ceux qui les réalisaient. Il n'était pas rare de voir des tueurs dans les rues faire des crises de nerfs, gesticuler autour d’eux comme s’ils étaient victimes de transes épileptiques et crier : 'Crève, racaille!', comme s'ils tenaient entre leurs mains des armes automatiques avec lesquelles ils fusillent des gens", poursuit Beliakovic, donnant l'exemple du président communiste du tribunal de district, le tristement célèbre Vukaïlo Vukaïlovic, qui a prononcé des centaines de condamnations à mort. Quelques années plus tard, dans un accès de folie il s’est pendu.

(Miodrag Beliakovic, "Sous les nuages de la Serbie", pp. 171-176)


Devant l'ancienne prison, la famille Paounovic de la rue Chantic tremblait aussi de peur. Trois fils mineurs, un mari revenu invalide du front de Salonique [1915-1918 – NdT] et une sœur, craignaient pour le sort de la prisonnière Milounka Paounovic. Les communistes avaient jeté un œil sur les trois boutiques de cette valeureuse femme et l'avaient accusée de collaboration avec les Tchetniks. Alors qu'ils l'escortaient jusqu'à la Kapislana, elle avait réussi à lancer à sa sœur : "Gina, prends soin de mes enfants, ils vont me fusiller demain matin à quatre heures".


Et il en fut ainsi.


Cinquante-sept ans plus tard, le fils de Milounka, Slobodan Paounovic, vivait au 31, rue Nikola Pachic, dans le même immeuble où se trouvait la rédaction de "Pogledi". Un jour de l’année 2001, ce vieil homme paisible a franchi la porte de la rédaction de "Pogledi" appportant avec lui la seule photo qu’il possédait où il se trouvait avec sa mère. Une femme avec un visage aux traits durs serrait dans ses bras un petit garçon insouciant, dans une atmosphère qui convient à l’atelier de photographie "Ana" (devenu aujourd'hui "Photo Mira"), à la veille de la Seconde Guerre mondiale.


Nous ne saurons jamais si et combien Slobodan Paounovic avait hésité à raconter ou non son histoire.


Beaucoup ne l’ont jamais raconté à cause de l’horreur indescriptible qu’ils avaient reçu en eux pendant cette période terrible, sentant comme si elle était là pour toujours.


Quelques jours plus tard, sur la porte d'entrée de l’immeuble est apparu l’acte de décès de Slobodan Paounovic.

Milounka PAOUNOVIC de Kragouillévatz. Après l'avoir exécutée et avoir confisqué ses trois boutiques dans le centre-ville, les communistes ont laissé ses trois enfants mineurs et son mari vétéran invalide de la Gande Guerre sans le moindre moyen de subsistance.


LA KAPISLANA


La plupart des civils ont été abattus par les communistes dans l'un des ateliers de l'Institut de technique militaire, appelé la Kapislana. Ils ont d'abord fusillé dans les tunnels creusés dans la direction de la colline de Métino Brdo, qui servaient d'entrepôts pour des matières explosives. Ainsi, les coups de feu n’étaient pas audibles et l'enfouissement était aisé, en provocant l’effondrement morceau par morceau du tunnel. Ensuite, ils ont fusillé le long du mur de la Kapislana et sur le champ de tir de l'usine, qui existe encore aujourd'hui.


Le célèbre photographe de Kragouillévatz, Milovane Rakoniatz, se souvient que lors des travaux préparatoires à la pose de voies ferrées dans l’enceinte de l'usine, vers 1955, les ouvriers ont excavé des charniers. Des fragments de vêtements traditionnels serbes et des effets personnels des victimes n'avaient pas encore eu le temps de se décomposer. Les cadavres avaient été enterrés à faible profondeur et jetés çà et là dans le désordre. Cependant, à une profondeur de deux mètres, une rangée de cadavres soigneusement disposés est apparue. Ce témoignage confirme le fait notoirement connu qu’au même endroit et les Allemands avaient procédé à des exécutions pendant la guerre (principalement des Tchetniks capturés et leurs sympathisants) et les communistes après la guerre. Les Allemands se tenaient aux règles relatives à l'inhumation de victimes, tandis que les communistes, comme dans d'autres villes, enterraient en désordre et à faible profondeur.


La nouvelle de la découverte des charniers s'est rapidement répandue dans la ville, mais l'affaire avait aussitôt été étouffée. Tous les cadavres ont été transportés dans une nouvelle fosse commune de grande taille située à côté de la voie ferrée, puis une plaque commémorative avec l'inscription ‘’qu’ici reposent les victimes du fascisme" a été posée. La plaque se trouve encore aujourd'hui au même endroit et sur celle-ci ne figure toujours pas la vérité - "Ici reposent les victimes du fascisme et du communisme" - ni même l’explication pour dire que parmi eux sont majoritairement des patriotes serbes qui ont été abattus par les uns et les autres pour la même raison : à cause de leur appartenance au mouvement du général Draja Mihaïlovic.


Parmi d’autres, sous cette plaque se trouvent les restes des frères Voukovic originaires d’un village dans la Grouja. Miodrag le Tchetnik avait été capturé puis exécuté par les Allemands en 1943, et Momir, au même endroit, deux ans plus tard, par les communistes. Là gisent également les frères jumeaux Roussovic et leur sœur, exécutés par les Allemands le même jour en 1943. L'un des frères était un Tchetnik du premier corps et l'autre du deuxième corps de la Choumadia. Ils avaient été dénoncés à la Gestapo lorsque, à l’occasion d’une permission, ils étaient venus fêter Noël en 1943, dans leur maison de la rue qui porte aujourd'hui le nom du communiste Douchane Dougalic. Lors de l’exhumation du charnier en 1955, la mère a reconnu la dépouille de ses enfants. Ils ont été retrouvés enlacés.


Les Roussovic avaient été dénoncés à la Gestapo par la communiste Olgitsa Stanoïlovic, la sœur des fonctionnaires communistes Moma et Branko Stanoïlovic. Pour cette raison, les Tchetniks l'ont liquidée en mai 1944 dans le village de Païazitovo.

(S. Cirovic, "Sur la piste des crimes", p286)



Le deuxième charnier dans l’usine "Zastava" a été découvert en 1978, lors de la construction de la station de batteries sur le site de l'ancienne Kapislana. Deux fossoyeurs du vieux cimetière municipal, Jivomir Petrovic et Dragan Pantic, avaient été appelés pour recueillir et emporter les ossements. Ils avaient apporté 10 gros sacs plastiques, mais c'était bien trop peu. Ils ont rassemblé les os dans 62 sacs et ont mis en moyenne six squelettes dans chaque sac. Au total, près de 400 squelettes ont été transportés par camion jusqu'au cimetière municipal et enterrés dans la parcelle anonyme numéro 9. Quelque temps plus tard, selon le journal "Nezavisna svetlost" du 1er février 2001, des vétérans communistes sont venus et ont érigé à côté de cette fosse commune un monument à la mémoire de dix partisans d'Arandjélovatz que les Allemands avaient fusillés à la Kapislana pendant la guerre. À cette époque, personne n'avait osé évoquer les sympathisants des Tchetniks fusillés par les Allemands, et ensuite par les communistes, et dont les dépouilles sont majoritaires.


Sur le sujet du calvaire dans la tristement célèbre Kapislana, plusieurs témoignages ont récemment été publiés. Ainsi de l'ancien prisonnier de la Kapislana Bogdane Popovic, qui vit aujourd'hui à Nouveau Belgrade, qui a témoigné dans le quotidien "Glas javnosti" le 27 octobre 1999 de l'une des méthodes de torture que les communistes y appliquaient - attacher les gens à des blocs de glace, dans une pièce appelée la "glacière".


"La glacière était une pièce où se trouvait une cuve. Les communistes chargés des interrogatoires mettaient sept blocs de glace dans la cuve et y attachaient un homme. Les prisonniers étaient attachés à ces blocs jusqu’à ce que la glace fonde", racontait Popovic.


Poursuivons avec le témoignage inédit de Boïana Srejic, née Aleksic, originaire du village de Goubérévatz situé sur la route entre Kragouillévatz et Kraliévo. Boïana vit aujourd'hui à Kragouillévatz et a fait une déclaration écrite à la rédaction de "Pogledi" en 2002. Voici des extraits de cette déclaration :


"Mon grand-père, mon oncle et mon père ont été emmenés à la prison régionale, qui se trouvait au sein de l'usine militaire de Kragouillévatz, à côté de l'école militaro-industrielle. À cette époque, mon mari Ratomir Srejic avait été élève dans cette école, et il m'a raconté plus tard que les élèves, depuis la fenêtre de leur classe, qui se trouvait au deuxième étage, regardaient les prisonniers pendant leur promenade d’une heure. Les prisonniers portaient des chaînes à leurs chevilles, et ils peinaient à se déplacer. La nuit, vers minuit, les élèves entendaient les crissements des pneus des voitures appelés "fourgons" depuis leurs chambres de l'internat. C’est avec ces voitures qu’on emmenait les prisonniers à l’exécution. On procédait aux exécutions dans le lieu dit de la Kapislana, également au sein de l'usine. Pour que mes grand-père, père et oncle puissent sortir de prison, mon frère Milane et moi-même avions dû recueillir 200 signatures auprès des habitants du village de Gouberevatz, qui se porteront garants pour eux, c’est-à-dire qu'ils étaient des citoyens loyaux et qu'ils ne présentaient aucun antécédent d’action contre le pouvoir actuel. Ça c'était très difficile, car la plupart des chefs de famille du village étaient en prison. En faisant le tour du village, nous avons quand même réussi à collecter les signatures et au bout de deux mois, ils ont été libérés. Ils ressemblaient à des cadavres vivants, ils ressemblaient davantage à des fantômes qu'à des êtres humains…

A sa sortie de prison, mon père m'a raconté qu'ils étaient entre 50 et 60 prisonniers dans une pièce. La pièce n’avait pas de fenêtres, mais seulement deux trous dans la porte, par où passait un peu d’air. Dans un coin, il y avait un baquet, qui était rarement vidé, de sorte qu'une puanteur terrible se répandait dans toute la pièce. Le "fourgon" arrivait à minuit pile. L’exécuteur tenait une liste à la main et appelait les prisonniers qui allaient être conduits au peloton d’exécution cette nuit-là. En entendant leur nom, les prisonniers s’arrêtaient à la porte et disaient :

"Adieu, mes frères, je pars pour toujours, je meurs complètement innocent."

Le silence régnait dans la pièce, on ne pouvait entendre que quelques sanglots étouffés.

Mon père m'a raconté qu’immédiatement après d'autres prisonniers avaient été amenés et que la pièce était toujours remplie. Il m'a également raconté que dans la pièce avec eux se trouvaient de nombreux intellectuels les plus en vue de Kragouillévatz, parmi lesquels notamment des hommes jeunes. Il m'a surtout parlé d'un certain Dostanic, je crois que c'était un juriste. Il a été condamné à mort par exécution. Je me souviens que mon père disait : ‘Ils ont tué un homme si intelligent’..."

 



C'est dans les caves de ce bâtiment abandonné de l'usine Zastava à Kragouillévatz que le dernier charnier connu a été exhumé en novembre 2011. Des charniers y sont découverts depuis les années 1950. A l'intérieur de l'usine qui s'appelait alors l’Institut de Tecthnique Militaire, et en particulier dans la Kapislana (la fabrique d’amorces pour munitions – NdT) les communistes avaient tué le plus de civils dans la région
Découverte faite lors des fouilles en novembre 2011 des caves de l'usine Zastava à Kragouillévatz où est exhumé le dernier charnier connu de la ville.
Une autre découverte faite lors des fouilles en novembre 2011 des caves de l'usine Zastava à Kragouillévatz où est exhumé le dernier charnier connu de la ville.



LE CAMP SUR LA COLLINE DE MÉTINO BRDO


Les communistes ont très rapidement rempli la Kapislana et rien ne laissait entrevoir la fin de la terreur. Ils prirent alors la décision de construire un camp. Ainsi, outre les camps de Paracine, Chabatz, Boubagne près de Nich et Bagnitsa près de Belgrade (qui s’étaient vidées seulement pendant quelques jours après le départ des Allemands), ainsi qu'en d'autres lieux, les communistes ont également construit un camp à Kragouillévatz. Ils avaient choisi des entrepôts militaires d'avant-guerre sur la colline de Métino Brdo, située à la sortie de la ville en direction de la ville de Yagodina. Ces entrepôts avaient également été utilisé par les Allemands pendant un certain temps pour détenir des otages pour les cas de représailles, et les communistes n'ont fait qu'en accroître les capacités, en créant trois unités au sein du camp : un camp allemand (pour les prisonniers de guerre allemands), un camp pour hommes serbes et un camp pour femmes serbes. En plus du côté vers l’extérieur, une clôture en fil de fer barbelé existait également entre ces trois sous-camps. Les détenus vivaient dans des baraquements surpeuplés et, le matin on les envoyait généralement aux travaux forcés.


La colline de Métino Brdo est un autre de ces lieux lieu avec des charniers, qui jusqu'à présent n’ont pas fait l’objet de fouilles. Dora Stefanovic, qui était emprisonnée dans le camp avec son mari Stéva, un industriel de renom à Kragouillévatz, a témoigné que "les Bosniens exécutaient des Serbes chaque jour" (Le camp était gardé par des membres de la brigade musulmane de la 17e division de choc des Partisans - NdA). Dora a vu des exécutions même dans l’enceinte du camp, où les communistes sont allés jusqu’à exécuter sans pitié des femmes enceintes.


"Mère Dora, dit l'une d'elles en pleurant et en tremblant, ils ne savent pas que je suis enceinte. Dites-leur vous, ils ne vont quand même pas tirer sur l'enfant dans mon ventre." Dora le leur a dit, mais ils l’ont quand même fusillée. Au printemps 1945, Dora a recouvert de ses propres mains des tombes peu profondes à côté des barbelés, d'où dépassaient les jambes et les bras des victimes. La nuit, des chiens s’attroupaient et arrachaient des bouts de corps humains à travers les barbelés (S. Cirovic, "Sur la piste des crimes", pp. 236, 279).


L'archiprêtre Miodrag Iélic de Velika Plana témoigne que la même tragédie s'est produite dans le camp des hommes serbes :


"J'ai été transféré de la prison du Tribunal de l’OZNA au camp de la colline de Métino Brdo. J'y ai passé plusieurs mois, faisant les travaux physiques les plus durs. Chaque matin, avant de nous emmener au travail, ils sortaient quelqu'un de la file et l'abattaient. Ils exigeaient le calme, la discipline et le travail, nous disant que c'était la seule manière pour nous de prouver notre patriotisme et notre volonté d’aider à restaurer la patrie détruite. Et, pour l’exemple, chaque matin, l’un d’entre nous était extrait de la file et abattu. S'il n'y avait pas d'autre forfait, le commandant du camp criait : ‘De quoi tu parles là ! Sors du rang!’ Et les gardes extrayaient le malheureux élu. C'était cela le chemin vers la liberté qu'ils nous ont apporté. Pendant que les autres détenus étaient au travail, les soldats de la 6e brigade bosnienne enterraient les fusillés dans des tranchées peu profondes sur la colline de Métino Brdo. À certains endroits, elles étaient si peu profondes que les mains ou les pieds des gens tués dépassaient du sol et, la nuit, les chiens les extirpaient et les tiraient".

(S. Cirovic, "Sur la piste des crimes", pp. 236, 279)


Une exécution est aussi restée gravée dans la mémoire de Tomislav Mitrovic, alors enfant, dont le père a été tué par les communistes à la Kapislana :


"Avec un groupe d'enfants de mon âge, à l'automne 1944, j'ai été témoin d’une exécution sur la colline de Métino Brdo. On faisait de la trottinette dans le quartier de Nova Kolonia, car c’était le seul endroit où les trottoirs étaient bétonnés. Dans la cour du camp, derrière de grands fils de fer barbelés, nous avons entendu des rafales de mitrailleuse et des gémissements et nous nous sommes enfuis", a déclaré Mitrovic à Pogledi.


Slavko Miletic, originaire du village de Voutchkovitsa, a été prisonnier dans le camp de Métino Brdo de mai à novembre 1945. Voici son témoignage:


"Avec d'autres prisonniers, je recouvrais de terre les tombes des personnes que les communistes tuaient. Il y avait tellement de cadavres sous la terre que du sang coagulé et visqueux en émergeait constamment. Nous devions fouler ce sang dans la terre".

("Pogledi", numéro 200, 28 avril 1997)


Draguicha Todorovic, né à Senj en Dalmatie en 1926, Tchetnik de la brigade de Ravanitsa pendant la guerre, a été l'un des rares Tchetniks à revenir dans son pays natal après avoir émigré. "Je désire mourir en Serbie", nous avait-il déclaré lorsqu’il est venu nous rendre visite à la rédaction de "Pogledi" le 2 avril 1998. Malheureusement, il est décédé seulement un an plus tard. Draguicha était venu à Kragouillévatz ce 2 avril pour une seule autre raison : après la soi-disant libération de 1944, il avait également été un des prisonniers du camp communiste de la colline de Métino Brdo. Il a amené avec lui deux robustes ouvriers, armés de pioches et de pelles, car il n’a jamais pu oublier le charnier dont la surface avait crevé sur la colline de Métino Brdo. Quand un des charniers de ce camp s'était enflé puis a fini par se fissurer libérant du sang humain qui commençait à couler, les gardes amenaient Draguicha pour qu’il recouvre le charnier de terre. Cette sensation d’effroi l'a poursuivie toute sa vie. Il croyait devoir à ces malheureux au moins une prière et un cierge …


Après nous être entretenus dans la rédaction de "Pogledi", nous nous sommes rendus ensemble sur la colline de Métino Brdo. Cependant, là tout y était totalement différent par rapport à 1945. À l'époque, il n'y avait qu'un seul grand bâtiment dans le camp des hommes et à côté de lui une cantine. Maintenant, il n’y a plus aucun bâtiment, tout a été démoli il y a longtemps. Pendant un temps, il y avait là un entrepôt militaire composé de plusieurs bâtiments. Ensuite, l’armée a abandonné l’entrepôt et la population a littéralement emporté chacune des briques des bâtiments. Puis la colline de Métino Brdo s’est alors transformée en ronces et bosquet et servait de décharge sauvage.


Todorovic disait qu'à environ 200 mètres de la route menant à Yagodina se trouvait le camp pour les hommes serbes, au-dessus de lui le camp pour les femmes serbes, lui-même surplombé du camp pour les Allemands. Entre les barbelés du camp des hommes et le bâtiment principal, dans l’angle situé en haut à droite, se trouvait un charnier de 10 mètres de long et de 4-5 mètres de large. Selon son estimation, il y avait là au moins 40 à 50 cadavres. Ces malheureux avaient été exécutés avant l'arrivée de son propre groupe. Au soleil, le charnier se mettait à bouillir, faisant apparaître du pus mêlé de sang. "Toi ! Écoute ! Rassemble la poussière et jette-la dans ces trous !", ordonnait un garde à Todorovic.


Ce jour-là, 53 ans plus tard, nous cherchions ce même endroit mais sans succès. Les ouvriers creusent en vain. Même en creusant à un mètre de profondeur, il n’y avait plus que des gravats, déversés des décennies plus tôt. Pas un seul des sondages du terrain ne leur a fait atteindre la terre, encore moins un charnier. De guerre lasse nous finissons par abandonner. Todorovic allume un cierge sur le lieu de la dernière tentative. Nous rendons hommage aux victimes des communistes et prenons le chemin du retour. À propos de la situation dans le camp, Todorovic déclare :


"Ici ils ont détenu des Tchetniks, des intellectuels, des pharmaciens, des commerçants, des chefs de district... Dans le camp des femmes, il y avait des femmes Tchetniks et des sympathisantes des Tchetniks, et dans le camp allemand, des Allemands prisonniers de guerre. On ne mangeait que de la bouillie sans farine roussie. De la torture, il y en avait toujours."


À la question de savoir s'il avait entendu parler du club de football "Les Détenus", soit disant fondé sur la colline de Métino Brdo par les prisonniers du camp, Todorovic a répondu par la négative. Et il avait séjourné au camp de mai à août 1945.


Une des rares photos d'un détenu du camp de Métino Brdo



SOUFFRANCE DES FOYERS SERBES


Même si l'histoire serbe est sanglante, il a rarement été aussi aisé de périr qu'en cette période sinistre où les communistes consolidaient leur pouvoir. Ils ont par la suite détruit les traces de leurs crimes, mais même les quelques documents laissés dans les archives de la Choumadia à Kragouillévatz - probablement parce que les communistes ne les considéraient pas comme compromettants - révèlent l'effrayante atmosphère de ces années-là.


Lioubicha Oujarevic, né en 1891 à Velika Drenova, a été condamné à deux ans de prison pour le motif suivant :

"Parce qu'il a dit le 22 mars 1949 lors d’un festin chez Zouïa Nedeljkovic à Velika Drenova à propos des coopératives agricoles : 'Il n’y aura plus de banquet ni de bouffe comme çà’ - et cela dans le but d’entraver l'adhésion aux coopératives agricoles - art. 113 de la loi sur les coopératives foncières" (Fonds du tribunal de district, registre de l’année 1949).


Sima Markovic, agriculteur, né en 1890 au village de Yova, fut condamné "à six mois de privation de liberté avec travaux forcés" le 16 novembre 1949 :

"Parce qu’il a, à l'automne 1945, reçu des rebelles à deux reprises chez lui, leur a donné du pain, du fromage et de l’eau-de-vie, sans en informer les autorités populaires" (Fonds du tribunal de district, registre de l’année 1949).


Radomir Bioratz, lycéen de Kraliévo, né en 1931 à Rachka, a été condamné à trois ans de réclusion stricte pour avoir adhéré à une "organisation illégale visant à renverser l'ordre actuel". D'après le verdict, Bioratz aurait commis ce crime en 1948 alors qu'il n'avait que 17 ans (Fonds des tribunaux de district, registre de l’année 1949).


Raïa Milovanovic du village de Boratch à Grouja, peintre, né en 1900, a été condamné à huit ans de privation de liberté prison avec travaux forcés et confiscation de tous ses biens, avec un exposé des motifs qui commence par les mots suivants : "Parce que pendant l'occupation en tant que collaborateur des Tchetniks et leur informateur..." (Fonds du tribunal de district, registre de l'année 1949).


Bojana Aleksic, dans une déclaration écrite pour "Pogledi", témoigne des crimes des communistes dans son village natal de Goubérévatz :


"Ma tante Milka Aleksic, l'épouse de Jivota, écoutant les déclarations pendant le cours d'éducation idéologique, s'est annoncée à la fin pour dire aussi quelque chose. Elle a commencé son discours en détaillant tout ce qu'une femme dans son foyer doit faire pour produire une vache à partir d'un veau, un mouton à partir d'un agneau, un cochon à partir d'un cochonnet, une poule à partir d'une poussin et du fromage à partir du lait... Puis elle a énuméré le travail nécessaire dans les champs pour produire des cultures maraîchères. Puis elle a continué :

"Nous devons produire tout cela non seulement pour notre foyer, mais aussi pour vous l’apporter sur le marché, afin que vous aussi ayez de quoi vivre. Je vous invite, vous les femmes Partisanes, à venir chez moi, à être mes hôtes et à voir combien de temps dure la journée de travail d'une femme de la campagne. Je me lève à cinq heures tous les matins et me couche à une heure après minuit. Mes vaches veulent être traites à temps, mes agneaux et mes veaux doivent être abreuvés et nourris à temps, ils ne savent rien de mon éducation idéologique. Et d’ailleurs j’ignore où dans mon foyer je pourrais appliquer votre éducation idéologique."

En terminant son discours, Milka n'a pas dit "Vive Tito", mais "Vive le peuple serbe" et "Vive la Serbie". Elle a levé la main, pointé du doigt vers la foule et a dit d'une voix menaçante :

"Fais attention, peuple serbe, à ce que tu fait, tu es profondément manipulé".

L’assemblée s’est rompue en un tonnerre d’applaudissements. La foule se mis à porter Milka à bout de bras... Passé un certain temps, Milka a été menée à la prison de Kragouillévatz. Mon oncle Jivota et moi sommes allés lui rendre visite et lui apporter quelque chose à manger. Ils ne nous ont pas autorisé même d'approcher la prison. Je me souviens qu'à son retour à la maison, elle n'était qu'un cadavre vivant. Elle ne pouvait pas parler de manière intelligible. Elle ne s'en est pas remise. Elle est morte sans rien révéler de ce qu'elle avait vécu en prison...

Un soir, quatre Partisans sont venus chez nous, dont un en uniforme d'officier. Ils étaient armés. D'après leur dialecte, je pense qu'ils étaient de Bosnie. Il était évident qu'ils étaient ivres. Avec eux, ils avaient emmené des Roms, des musiciens connus du village de Leskovatz, à savoir Radovan, Radmilo et leur neveu de douze ans, le fils de leur frère Radoïtsa. Radovane et Radmilo jouaient du violon et le garçon jouait de la guitare.


Les Partisans faisaient la fête et les musiciens Roms devaient jouer sans interruption. Mon père Novitsa était alité dans une autre pièce. Il disait être malade et restait au lit. Mes frères Milane et Vlaïa, ma mère et moi-même étions présents. L’un des Partisans a proposé que les musiciens sortent sur la terrasse de notre maison, devant la porte. Les Roms continuaient de jouer sans interruption et les Partisans chantaient. Soudain, l'un des Partisans a sorti un pistolet et s’est mis à tirer. Une balle a touché le garçon de douze ans en pleine tête. Il a lâché sa guitare et s’est effondré. Les Partisans se sont enfuis en panique et nous, nous sommes restés terrifiés à côté du garçon mort, regardant le sang couler de sa tête sur notre terrasse. Ses parents ont été prévenus. Toute la famille Rom est arrivée, avec des lamentations et des gémissements désespérés. Un vieux Rom s’est penché sur le corps de son petit-fils et a demandé dans un gémissement douloureux : "Mon petit-fils, mon cher enfant, pourquoi t'ont-ils tué ?". Mon père, ma mère et nous, les enfants, avons alors vécu un choc terrible dont pendant longtemps nous avons eu un mal fou à nous remettre. Pendant lontemps le sang du garçon innocent était reconnaissable sur les quelques marches de notre escalier.

Ces Roms, de valeureux musiciens, étaient très appréciés, tant au village de Lèskovatz qu'à Goubérévatz et d'autres villages. Ils jouaient lors des fêtes de village, des célébrations et des mariages. Après cet événement, ils n’ont jamais plus touché à leurs instruments. La tristesse et le deuil se sont immiscés dans leur maison. Sans moyen d’existence, Radovane et Radmilo, qui étaient alors encore des jeunes célibataires, ont quitté leur maison natale du fait d’un excès de souffrances endurées. Seuls Radoïtsa et Lioubitsa, les parents du petit garçon assassinés, sont restés dans la maison. Plus tard, ils sont décedés eux aussi. Aujourd'hui, cette maison est close, la vie s’y est éteinte pour toujours…

Après l'instauration du nouveau pouvoir en Serbie ont été initiés une persécution et des pillages à grande échelle  dans les villages. En plus des denrées alimentaires, on nous a également confisqué la machine à coudre ‘Singer’ que ma mère avait apportée en dot lors de son mariage avec mon père. Comme la maison était complètement vidée et que les onze membres de notre famille n'avaient plus rien à manger, notre père Novitsa s'est rendu au village de Ladiévtsi chez sa sœur à qui il a demandé 20 kilogrammes de maïs afin qu’il puisse nourrir les enfants. Il a franchi le mont Kotlenik à pied en 16 heures de marche en rapportant le sac de maïs sur son dos. Nous cuisinions ce maïs et en mangions un peu tous les jours. Nous, les enfants, avions toujours faim et cherchions toujours quelque chose à manger. Mais le plus dur pour nous était encore à venir.

Un jour, des membres de l’UDBA (acronyme de ’’Direction de la Sûreté de l’État’’ - NdT) en uniforme sont venus et ont emmené notre grand-père, notre oncle et notre père. Nous savions qu'ils les emmenaient en prison parce que nous n'avions plus de vivres à leur donner. Mon frère Milane, un enfant à l'époque, pleurait et criait : "Grand-père, reviens !". L'un des membres de l’UDBA a frappé Milane dans le dos avec une cravache et Budimka ma mère a crié : "Cessez de frapper pas mon enfant!". Il lui a répondu : "Toi aussi nous allons t’arrêter !". Ma mère a répondu : "Arrêtez-moi, mais moi en prison je dois aussi emmener mes enfants." Dans la campagne sans précédent d’arrestations et de pillage des foyers menée dans les villages, un membre de l’UDBA du nom de Bora jouait un rôle de premier plan. On raconte que ce malfaisant est encore en vie aujourd'hui et qu'il habite à Arandiélovatz. Une autre terreur pour la population était aussi un certain Tochic, membre de l’UDBA…"


La famille de Bojana, comme beaucoup d'autres à cette époque, avait souffert parce qu'elle ne pouvait pas livrer plus de nourriture qu'elle en avait. D'un côté, les communistes terrorisaient les paysans même quand il était évident qu'il n'y avait plus rien à leur prendre, parce que telle était leur politique à l'égard du peuple serbe. Mais d’un autre côté, la pénurie alimentaire régnait réellement à cette époque, pour plusieurs raisons.


Premièrement, un grand nombre d’hommes valides sont morts pendant la guerre (Comme nous le verrons, dans plusieurs villages autour de Kragouillévatz, dans les seuls rangs tchetniks, plus de 50 jeunes hommes ont péri).


Deuxièmement, craignant un nouveau soulèvement serbe, les communistes ont soit mobilisé, soit arrêté presque tous les hommes en capacité de porter les armes qu'ils trouvaient chez eux, ou les ont envoyés aux travaux forcés à la mine de Bor, ou bien pour couper du bois de chauffage, dans des actions ouvrières soi-disant volontaires, etc... Ainsi, il n'y avait plus assez de main-d'œuvre pour exécuter les travaux les plus lourds et les rendements ont diminué, pourtant chaque jour il fallait nourrir un grand nombre de personnes (sans compter les captifs qui été torturés par la faim). Sans raisons militaires, puisque la guerre était finie et que toutes les autres armées européennes étaient démobilisées, les communistes ont maintenu une énorme armée de 800 000 hommes, car ils n’osaient tout simplement pas laisser ces gens rentrer chez eux.


Troisièmement, les communistes ont hâtivement créé un grand nombre d'organisations politiques, depuis les "comités populaires de libération" dans chaque village, puis à tous les niveaux géographiques supérieurs. Un appareil bureaucratique d'une telle ampleur, sans précédent jusqu'alors, a rapidement montré une propension au gaspillage (entrepôts diplomatiques spéciaux, etc.), sans qu’on ait nulle part d’où la satisfaire.



Le document suivant confirme le témoignage de Bojana sur l'attitude brutale des communistes à l’égard des paysans serbes. Il s'agit du rapport du bureau de la Section d’alimentation du Comité de libération populaire du district de Lépènitsa, ayant son siège à Ratcha, adressé au bureau du Comité régional de libération populaire dont le siège était à Kragouillévatz. Dans ce rapport, rédigé le 20 mars 1945, figure mot pour mot ce qui suit:


"(...) 2. Les paysans sont très réticents à donner, parce que telle est leur mentalité, et il y a sans doute aussi une réaction ayant une certaine influence, et les comités de libération populaire sont plutôt faibles.

3. Il faut appliquer des sanctions, car il ne s'agit pas ici d'une contribution volontaire, mais d'une livraison forcée.

4. (...) Aujourd'hui, ce comité expédie les dernières ordonnances aux comités de libération populaire, dans lesquelles nous les appelons à informer sans délai ceux qui n'ont pas fait les livraisons de le faire par les présentes immédiatement et au plus tard le 28 de ce mois, de sorte que les comités de libération populaire indiquent à ce comité le 30 de ce mois toutes les personnes qui n'ont pas effectué la livraison jusque ce jour-là, et que nous interrogerons et leur laisserons un très court délai pour la livraison, puis nous leur confisquerons de force les quantités imposées et eux nous les condamnerons aux travaux forcés.

(Archives historiques de Choumadia à Kragouillévatz, Fonds régional du Comité populaire de Kragouillévatz, dossier 10, document numéro 241)

 


QUE DISENT LES COMMUNISTES ?


Dès qu’ont commencé à émerger les histoires sur le crime de grande ampleur de la fin de la Seconde Guerre mondiale, les communistes ont commencé par les nier. Un grand nombre de leurs démentis a été rassemblé par Diouro V. Rodic dans son livre "Sur les exécutés en Serbie 1944-1946", laquelle, prétendument, couvrait toutes les sources existantes et dont les résultats ne pouvaient être mis en doute. D’après Rodic, en Serbie, à l’exclusion de ses provinces (du Kossovo-Métochie et de Voïvodine – NdT), durant la période 1944-1946, 652 personnes ont été condamnées à mort et un total de 225 exécutions ont eu lieu, tandis que les autres étaient graciées. Le livre affirme que sur ces 225 personnes, 28 d'entre elles ont été liquidées à Kragouillévatz (nous avons eu connaissance de ce livre grâce à l'article "Chiffres fantômes" publié dans le quotidien "Politika" le 2 septembre 2003, écrit par l'historien et journaliste communiste Yovane Radovanovic). Nous ne pouvons pas établir comment Rodic est arrivé à ce chiffre de 28 personnes. Dans les Archives historiques de Choumadia à Kragouillévatz, les documents sur les liquidations n’existent que dans le Fonds du tribunal de district. Au cours de la période mentionnée, ce tribunal a prononcé six condamnations à mort que nous avons inscrites dans la liste des victimes du communisme, et quelques autres que nous n'avons pas incluses dans cette liste (un Croate, un Slovène et un milicien de Liotic ont été condamnés à mort pour avoir participé à l’exécution de civils serbes le 21 octobre 1941 dans les représailles nazies, et il y avait en plus aussi des condamnés pour actes criminels). Les communistes ont enlevé du fonds du tribunal militaire de la région de Kragouillévatz tous les documents relatifs aux exécutions, à l’exception des preuves du meurtre de deux personnes qui leur ont échappé. Tous les numéros du seul journal communiste de Kragouillévatz de l’époque - "Svetlost" - qui publiait occasionnellement les rapports des exécutions, n'ont pas été conservés. Mais dans des numéros qui subsistent à la Bibliothèque municipale de Kragouillévatz, on trouve des données portant sur trois autres liquidations. Par conséquent, lorsque les trois sources sont rassemblées, le nombre est inférieur à 28. Et il n’est pas logique de s’attendre à ce qu’un communiste utilise des sources inconnues.


Malheureusement, le nombre total de personnes liquidées au cours de la période mentionnée est bien plus élevé.

Partagez